La première fois que j’ai posé le pied à Tra Vinh, j’ai cru m’être trompé de pays. Des toits dorés qui scintillent entre les branches, des enfants qui jouent pieds nus autour d’un étang carré, des effluves d’encens mêlés à celles des fruits mûrs… Et pourtant, nous sommes bien au Vietnam, à quelques encablures de Ho Chi Minh-Ville. Bienvenue à Tra Vinh, cette province du delta du Mékong que les voyageurs pressés oublient trop souvent, et qui pourtant garde jalousement l’un des visages les plus attachants et les plus authentiques du Sud vietnamien.
Une terre de confluences, entre Vietnam et Cambodge
Tra Vinh se love sur un des bras du fleuve Mékong, à environ 200 km au sud-ouest de Ho Chi Minh-Ville et à une centaine de kilomètres de Can Tho. Ce qui frappe d’emblée, c’est le mélange rare de cultures khmère, vietnamienne, chinoise et cham qui cohabitent ici depuis des siècles. Plus d’une centaine de pagodes khmères parsèment la province, preuve vivante d’une communauté qui a su préserver sa langue, ses rituels et son art de vivre malgré les bouleversements de l’histoire.
Ce paysage administratif a d’ailleurs évolué ces dernières années : à l’image de nombreuses zones du delta touchées par les récentes réorganisations administratives du delta du Mékong, Tra Vinh continue de faire figure d’exception culturelle, presque un îlot cambodgien posé sur le sol vietnamien.
Comment rejoindre Tra Vinh sans stress
Aucun aéroport local : on rejoint la province en bus depuis la gare routière de Mien Tay, à Ho Chi Minh-Ville, en comptant environ 3 à 4 heures de route. Réservez idéalement votre billet la veille sur une plateforme locale, surtout en haute saison. Côté hébergement, oubliez les grandes chaînes hôtelières : le charme de Tra Vinh se savoure plutôt dans un lodge en bois posé au bord d’un lac, bercé par le chant des oiseaux au réveil. Un vrai coup de cœur pour les voyageurs en quête de calme après l’effervescence de Saigon.
Mai, juin et juillet restent les mois les plus cléments. Les mois de saison sèche plus froide (décembre à mars) sont à éviter si vous voulez profiter pleinement des balades en extérieur et des marchés en plein air.

Sur la route des pagodes khmères, un patrimoine vivant
Impossible de comprendre Tra Vinh sans pousser la porte de ses pagodes. Ici, elles ne sont pas de simples lieux de culte figés dans le temps : ce sont des écoles, des centres communautaires, des refuges où l’on apprend encore aujourd’hui le pali et les traditions ancestrales.
Chua Hang, la doyenne sereine
Nichée sous une canopée de dix hectares à quelques kilomètres du centre-ville, la pagode Hang (ou Kompông Chrây) a traversé trois siècles sans perdre son âme. Ses trois niveaux architecturaux, ses statues de danseuses soutenant la toiture et ses arbres centenaires abritant des centaines d’oiseaux en font une étape méditative incontournable, presque hors du temps.

Chua Ang, la mémoire de la nation khmère
Fondée à la toute fin du Xe siècle et reconstruite au XIXe, la pagode Ang figure parmi les monuments classés au patrimoine national. Ses douves profondes, son allée majestueuse et ses 18 colonnes de bois précieux racontent une histoire d’endurance et de fierté identitaire, un peu comme à An Giang, où la culture khmère façonne aussi profondément le quotidien des villages.

Vam Ray, la géante dorée
Reconstruite entre 2004 et 2008, Vam Ray est aujourd’hui le plus grand temple bouddhiste Theravada du pays. Sa statue de Bouddha entrant dans le nirvana, longue de 54 mètres et recouverte de peinture dorée, laisse rarement les visiteurs indifférents. On y ressent une intensité spirituelle qui n’a rien à envier aux grands sanctuaires d’Angkor.

L’étang de Ba Om et ses légendes de femmes rusées
À l’ouest du centre-ville, l’étang de Ba Om n’a de carré que le surnom : bordé d’arbres aux racines noueuses où les enfants jouent à cache-cache, il est surtout le théâtre d’une légende savoureuse. Selon la tradition locale, ce sont les femmes du village, plus malignes que les hommes, qui auraient remporté un concours de créativité pour éviter un mariage forcé — une histoire qui explique encore aujourd’hui pourquoi les enfants khmers portent traditionnellement le nom de famille de leur mère. Un joli symbole à garder en tête en flânant autour de l’eau, surtout lors des fêtes du Nouvel An khmer où l’endroit s’anime de danses et de musique.

Vergers, mangroves et îlots : la générosité de la nature
Le vrai bonheur de Tra Vinh se cueille aussi hors des pagodes. À bord d’un sampan glissant entre les palétuviers de la mangrove de Long Khanh, ou en canoë autour de l’îlot de Tan Quy, on savoure mangoustans, ramboutans et durians directement sur l’arbre. Cette générosité fluviale rappelle furieusement d’autres coins préservés du delta, comme cet îlot paisible au fil du Mékong non loin de Can Tho, où le temps semble lui aussi suspendu entre les canaux.

Pour les amateurs de farniente, la plage de Ba Dong, avec ses dix kilomètres de sable fin et sa forêt de filaos, offre une parenthèse balnéaire surprenante dans un delta plutôt connu pour ses rizières.
Vivre au rythme khmer : festivals et saveurs uniques
Si votre séjour coïncide avec le festival Ok Om Bok (généralement en novembre), ne le manquez sous aucun prétexte. Les courses de bateaux Ngo, longs de plus de 20 mètres et portés par des dizaines de rameurs, électrisent la rivière Long Binh, tandis que des milliers de lanternes flottantes illuminent l’étang de Ba Om à la tombée de la nuit.

Côté papilles, osez le Bo Hoc, ce poisson fermenté emblématique de la cuisine khmère, ou la fameuse sauce aux vers de palourdes de Duyen Hai, un délice acquis mais mémorable. Ces spécialités, aussi surprenantes soient-elles, sont un peu l’équivalent local des trésors gustatifs que l’on découvre en préparant un séjour au Cambodge, tant les deux cuisines se répondent en miroir de part et d’autre de la frontière.
Conseils pratiques pour organiser votre escapade
Comptez au minimum deux jours pleins pour apprécier Tra Vinh sans courir : une journée pour les pagodes et le musée khmer, une seconde pour la nature et les îlots. Prévoyez des vêtements légers mais couvrants pour les visites religieuses, une paire de sandales faciles à retirer, et surtout, du temps — Tra Vinh se savoure lentement. Pour affiner votre itinéraire dans le delta ou combiner cette étape avec d’autres provinces voisines, n’hésitez pas à consulter cet article dédié qui détaille les meilleures façons de prolonger l’aventure.
En repartant de Tra Vinh, le cœur un peu plus léger
Ce qui reste, une fois la route du retour entamée, ce n’est pas tant une liste de monuments cochés qu’une sensation : celle d’avoir traversé une frontière invisible, celle qui sépare le Vietnam qu’on imagine de celui qu’on découvre vraiment. Tra Vinh ne cherche pas à impressionner ; elle se donne, doucement, à qui prend le temps de s’arrêter. Et c’est peut-être bien cela, le plus beau des souvenirs de voyage.


